Étape 9 : pause à Saarijärvi
RTT
Aujourd'hui, je suis en vacances ! Pour de vrai ! Pas de pulka à charger, à traîner, d'étape à terminer, ou je ne sais quoi. Je fais ce que je veux ! Enfin ... si la météo le permet. Et ce n'est pas gagné vu comme j'entends ronfler le vent dehors dès mes boules quies posées.
Je me suis accordé une heure de sommeil en plus. J'aurais pu me laisser aller et me lever encore plus tard, mais la luminosité ambiante commençait à être trop forte depuis trop longtemps pour que mon petit cerveau reste éteint.
Nous sommes le dimanche 16 mars, ma réservation à l'hôtel de Kilpisjärvi démarre le mercredi 19. Je ne suis plus qu'à une petite journée de marche de Kilpi. Je suis en avance. Je vais donc rester une journée ici, repartir demain lundi, planter la tente vers Kilpi, aller dormir à la cabane vers le cairn des trois royaumes, à la frontière entre la Finlande, la Suède et la Norvège mardi, avant de rentrer à l'hôtel. Tel est le plan. Donc aujourd'hui, je reste en place.
J'ai en tête d'aller voir ce point que m'a donné le finlandais quand j'ai dormi ici le premier jour, où il pense avoir vu un terrier de renard. Pas de pulka, juste mon sac à dos et tout ce qu'il faut pour tirer le portrait à ce fantôme de l'Arctique. Mais pour le moment, la météo est exécrable. Je crois que c'est la pire de tout le séjour. Heureusement que je suis ici et que je n'ai pas une étape à faire. Alors en attendant, je prends mon petit dej, je bouquine, j'entretiens mon feu.
Provisions
Je daigne finalement à mettre le nez dehors pour aller à la cabane dans laquelle est stocké le bois, afin de ramener un sac de buches pour avoir de la marge pour la journée.
En chemin je croise une de mes deux voisines, arrivées la veille dans la partie réservable. "On ne parle pas anglais, seulement finnois !". Ok. Ben la discussion va être vite vu alors. Avec Duolingo, j'ai appris à dire "Salut !", "Je m'appelle ...", "Bravo !", "Magicien" et un mot qui n'existe qu'en finnois et qui veut dire un truc genre "brave". Oui ... je me demande encore quelle est la logique de m'avoir fait apprendre ça...
Sa copine arrive. Elles me disent tout de même être là que pour deux nuits et retourner à Kilpi demain. Bon, la communication n'est pas aisée, par manque de compétence ou manque d'envie, je ne sais pas trop. Je rentre avec mes bûches.
Le temps est vraiment dégueulasse.
Je profite de cette journée à ne pas avoir grand chose à faire pour tester quelque chose de nouveau pour moi : faire de la prise de sons avec le petit enregistreur que mes parents m'ont offert pour Noël.
Je ne maîtrise pas trop la bête. D'habitude moi mon truc, c'est plutôt les images. Mais ça m'amuse d'entendre tous les sons amplifiés, notamment tous ces petits flocons qui viennent heurter ma bonnette, au travers de mes écouteurs amenés pour l'occasion.
Je tente de faire des photos avec les motifs façonnés par le vent et la neige, mais le résultat n'est pas à la hauteur de mes espérances. Bon ... ça a au moins le mérite de m'occuper.
Gertrude me fait de la peine, toute seule, dans le froid et le vent. Ça souffle tellement fort, qu'elle n'a même pas le temps de se faire ensevelir.
Exploration
La météo avait vu juste ! Le ciel commence à s'ouvrir en fin de matinée. Pas de temps à perdre ! Je chope me sac à dos et saute sur mes skis. C'est parti !
Ça va quand même beaucoup mieux quand je n'ai pas la pulka à tirer ! Au bout d'une dizaine de minutes, me voilà passé de l'autre côté de la frontière, en Norvège.
À peine le temps d'en profiter, que le mauvais temps s'abat à nouveau sur moi, subitement. Je ne vois plus grand chose autour de moi. Je ne sais pas quoi faire... Demi-tour ? Persévérer ?
Je choisis de me laisser une chance et d'insister un peu. Je vois du bleu en hauteur. Je décide de monter. Bingo ! C'est ce qu'il fallait faire. Le ciel s'ouvre à nouveau et je débouche sur une grande zone bien dégagée. Il y a toujours un vent à décorner les bœufs, mais au moins, j'y vois clair.
Une fois le relief passé, je me retrouve face à une immense zone ouverte, où se trouve au loin de la végétation. Ça semble propice à la vie. C'est cohérent par rapport aux informations que j'ai. J'avance un bon moment là dedans, en vérifiant mon cap de temps en temps sur le GPS, car j'ai du mal à voir où se trouve réellement mon objectif.
Je vois un groupe de lagopèdes des saules s'envoler au moment de passer au milieu des arbustes. Mais cette fois-ci, je ne suis pas venu pour eux. Tant pis.
Au bout d'une petite heure de traversée, je commence à m'approcher de la zone en question. Pour le moment, je ne vois rien. Rien à part le mauvais temps qui revient. M*rde ! Je suis quand même assez loin de la cabane maintenant, il ne faudrait pas que ça parte trop en sucette. Je n'ai pas la pulka avec tout le matériel de survie avec moi, donc je me sens assez vulnérable. Il ne va pas falloir trop jouer. Je pousse tout de même un peu, pour passer un relief et avoir une meilleure vue sur l'endroit que le finlandais m'a indiqué. Je ne vois rien. Zut !
Est-ce que je suis au bon endroit au moins ? Je suis en train de me baser sur un point que j'ai rentré dans mon GPS suite aux informations qu'un gars m'a montré du doigt sur une carte d'après sa mémoire. Ce n'est peut-être pas ce qu'il y a de plus fiable. Je suis parti côté est du relief, alors que de loin, le côté ouest me paraissait plus prometteur. J'aurais peut-être dû suivre mon instinct plutôt que de rester fixé sur ce point GPS approximatif.
La météo se dégrade de plus en plus. La visibilité se réduit, le vent forcit. Allez Sylvain ! Ne joue pas trop au con. Reviens sur tes pas et reprends ta trace pendant qu'elle est encore visible, avant de ne plus rien y voir et de te faire congeler par le vent. Je prends donc le chemin du retour, à contre-cœur. J'aurais tellement aimé pouvoir le "traquer" ce renard. Mais là ça ne sert plus à rien, surtout si je n'y vois plus à quelques mètres de moi.
La trace, je la devine à peine tellement elle se recouvre vite. J'essaye de prendre des points de repère pour m'aider à garder le cap avant que le blanc n'engloutisse tout. Le morceau de rubalise accroché à un de mes bâtons pour commencer. Il me permet de voir en un coup d'œil la direction du vent et si je conserve la même orientation par rapport à lui. Et aussi tout simplement le Soleil. Comme il arrive à percer à travers cette purée de pois, c'est un bon indicateur. Plein axe !
Je ne suis vraiment pas rassuré. J'ai peur de me retrouver dans des conditions pas possibles, alors je fonce. Heureusement, ce n'était que passager. Le ciel s'ouvre à nouveau. Ouf !
Je continue mon chemin jusqu'à la cabane, en regardant de temps en temps dans le téléobjectif si je ne vois pas quelque chose.
L'heure du repas est déjà bien dépassée, mais tant pis. Je mangerai plus tard.
La cabane est enfin en vue ! Je vais pouvoir rentrer tranquillement.
Compagnie
J'ignore ce qu'il se passe, je vois passer plein de skieurs près de la cabane. Il y a aussi des motoneiges garées juste à côté. La porte est grande ouverte. J'entre. Il y a quelques personnes à l'intérieur, avec des dossards "medic", qui sont en train de remballer leurs affaires.
Ils sont rassurés de me voir. Ils voyaient mes affaires sur ma banquette, mais se demandaient où j'étais passé depuis tout ce temps. Je leur explique que j'étais parti me promener. Ils me répondent que eux sont là pour encadrer une course à skis. Qu'ils sont en quelque sorte l'ambulance et que là ils rentrent comme tout le monde est passé.
Le gars fait demi-tour avant de repartir pour de bon et me dit "Au fait, on t'a laissé quelques brownies sur ta banquette". Ok ! Top ! Merci ! Je trouve ça trop sympa. Les gars ne m'avaient pas encore croisé, ils ne savaient pas qui j'étais, mais ils me laissent des gâteaux ! Trop cool ! Bon, du coup je leur en veux moins d'avoir siphoné ma réserve d'eau et de ne pas l'avoir refaite. Ce genre d'ambiance, ça change des deux zigottos de la veille à Kuonjarjoki.
Je prends mon repas et profite de mon dessert inopiné avant de retourner à la rivière avec mon gros seau pour récupérer de l'eau.
Tiens, il y a des tentes près de l'ancienne cabane où avaient dormi les allemands à l'aller. Au loin, j'aperçois un gros groupe en train d'arriver. Probablement les français du CAF de Nantes croisés quelques jours plus tôt.
Je longe la berge, loin du bord, afin de rejoindre un endroit à peu près sécurisé pour récupérer de l'eau. Blaf ! Sans prévenir, je me retrouve dans un trou, enfoncé dans la poudreuse jusqu'à hauteur d'aisselles. Zut ! C'est vrai qu'il y avait un petit bras d'eau là ! Je ne me souvenais plus qu'il venait jusque là. Mais avec toute la fine neige qui est tombée, ça a tout recouvert. Et cette fois-ci, c'est tellement profond, que l'eau finit par rentrer dans ma botte. Merde ! J'ai le pied trempé ! Ça c'est pas bon du tout. Heureusement que je suis en cabane et pas en tente...
Puis je suis débile aussi ... pourquoi je ne suis pas venu faire ça avec mes skis ? Avec leur portance, ça m'aurait évité ce genre de déconvenue... Bref ! Je remplis mon seau et rentre à la cabane en express.
Vu l'épaisseur de mousse qu'il y a dans mes godasses, ce n'est pas près de sécher. Et demain je suis censé dormir en tente. Il faut absolument que ce soit sec d'ici là. Je démonte tout : chausson, semelle, guêtres et met tout ça dans le séchoir. C'est une petite pièce située derrière le poêle, où passe le tuyau de la cheminée. Je réalimente mon feu histoire d'aider le processus.
Le groupe arrive. Ce sont bien les français. Ils vont dans la cabane réservable. Ça commence à en faire du monde là bas dedans, alors que moi de mon côté, je suis tout seul dans la partie gratuite. Leur guide, probablement pour faire de la place, s'installe dehors sous une tente, avec son assistante.
Dispute surprise
Je discute un peu avec un des français, qui tout comme moi profite du coucher de soleil pour faire quelques images.
C'est marrant, ils avaient entendu parler de moi par une amie à eux avant leur départ, suite à une publication que j'avais faite sur un groupe de randonnée sur Facebook, afin d'annoncer mon trek. On parle un peu de ce qu'on a vu en cours de route. De matériel. Ils me convainc de laisser une seconde chance aux demis peaux de phoque sous mes skis. Je réessayerai demain, pour la dernière étape. J'ai fait la totalité du chemin avec mes peaux intégrales pour le moment.
Bon ... il se fait faim ! Il est l'heure de commencer à préparer le repas. Je vais vérifier mes bottes : ça ne sèche pas. Il fait à peine chaud dans le séchoir. Je crois que je suis vraiment trop timide avec le feu. Je charge le poêle à bois avec un peu plus de bûches que d'habitude. La température monte vite. Un peu trop. Beaucoup trop. N'ayant jamais eu de feu chez moi, j'ai encore du mal à doser. Mince, j'ai transformé la cabane en sauna. Je déteste ça. Mais au moins, ça devrait sécher.
La guide et son assistante entrent dans "ma" cabane. Elles me demandent si elles peuvent venir ici pour faire chauffer de l'eau et remplir leurs thermos. Oui, pas de problème. Je m'installe à table pour commencer à manger. Ou plutôt grignoter en attendant qu'elles finissent.
"Pfiouuu il fait chaud ici !
- Oui, désolé, je me suis planté et j'ai trop chargé le feu."
Après quelques allers retours, la guide vient se planter au bout de ma table et commence à me faire la morale. "Tu as beaucoup trop chauffé ! En plus regarde, tu as pris la banquette la plus éloignée du feu, la plus froide de toute la cabane. Tu chauffes tout ça pour toi tout seul ! C'est n'importe quoi ! Ça coûte super cher d'alimenter les cabanes en bois ! On va finir par nous les retirer les cabanes à force que les gens ne les respectent pas ! C'est vraiment n'importe quoi !".
Wow ! Alors déjà, me faire engueuler par une nordique parce que je surchauffe une pièce, c'est un peu l'hôpital qui se fout de la charité et ça me met bien de travers.
Je commence par lui expliquer que ce n'est pas de ma faute si je suis tout seul et qu'ils sont tous allés s'entasser dans la cabane à côté. "Oui mais ils ont payé pour ça !". Ben ... ok, tant pis pour eux s'ils ont payés pour être serrés comme des sardines. Puis j'enchaîne pour lui expliquer pourquoi j'ai trop chauffé, que c'est une suite d'incidents et que j'en suis désolé : tombé dans l'eau (eau qu'elle est en train d'utiliser au passage), besoin de faire sécher mes bottes, je me suis trompé et j'ai mis trop de bois parce que je n'ai pas l'habitude des poêles.
Elle n'en démord pas et relance. Putain mais ... T'es sérieuse là ? Je hausse le ton, parce que je suis bien gentil, mais je n'aime pas trop qu'on vienne me ch*er dans les bottes quand je suis pénard au milieu de nul part ! Je lui explique fermement que d'habitude je ne chauffe pas autant. Que c'est un accident. Que je suis tombé dans l'eau, que mes bottes sont trempées, que je dois absolument les faire sécher, que j'ai mal dosé le bois et que j'en suis désolé.
Elle commence à entendre mes explications et à se calmer, mais enchaîne avec des "nan mais de toutes façons, les étrangers ils ne respectent pas nos cabanes". "Les étrangers..." "les étrangers..." "les étrangers..." ... Wow ! Tu veux vraiment rentrer là-dedans ? Je lui réponds donc que quelques jours auparavant, ce ne sont pas des étrangers qui ont surchauffé la cabane dans laquelle j'étais, mais des finlandais, juste pour leur confort. Et que, aussi sympa soient-ils, ceux qui étaient là ce midi, j'ai fini de ramasser leurs déchets. Alors du calme avec les étrangers. Elle ne sait plus trop quoi dire. Elle lâche un "Ah bon !", puis repart.
Je me demande si elle a le même discours face à sa dizaine de clients français. Mais comme ça fait plusieurs fois qu'elle me parle de pognon, je pense qu'il y a les bons étrangers, ceux qui la payent, et les autres, les mauvais comme moi, qui n'apportent rien à sa profession.
Comme elle est partie, je discute un peu avec son assistante, beaucoup plus sympa, qui me dit de ne pas me soucier d'elle, que c'est son truc à elle, son combat et que c'est pour ça qu'elle est aussi agressive sur le sujet.
Elle finit par revenir pour me présenter ses excuses. Bon ... ok. C'est au moins ça. Mais j'avoue que ça me travaille quand même. Je suis du genre à beaucoup ruminer sur ce genre d'évènement et je ne m'attendais pas à me faire rentrer dans le lard comme ça ici ce soir.
Elle me dit qu'elles vont aller refaire le plein en eau.
De surprise en surprise
Alors que je suis en train de terminer mon repas plus paisiblement qu'il n'a commencé, je vois des lumières au loin dans la nuit. Qu'est-ce que c'est que cette blague ? Il y en a encore qui arrivent à cette heure ? Bon, cette fois-ci, vu que c'est plein à côté, ça va atterrir "chez moi".
Une motoneige dont le moteur semble en souffrance arrive.
Quelques minutes plus tard, ma chère amie de la soirée débarque à nouveau dans la cabane, toute souriante : "Bon eh bien tu as bien fait de chauffer au final, parce que tu as un groupe de neuf qui arrive ! Il y a eu un problème de double réservation et des gens de leur groupe ont eu leur vol retardé, du coup ils n'arrivent que maintenant."
Ouch ! Neuf d'un coup là-dedans ? Changement d'ambiance !
Je ne peux m'empêcher d'avoir un petit sourir mesquin en les voyant laisser la porte grande ouverte le temps de rentrer toutes leurs affaires. Le thermomètre chute à vue d'œil.
Ce sont huit femmes, avec leur guide, Chris, que je reconnais, car c'est déjà lui qui guidait le groupe avec qui je m'étais retrouvé à Kuonjarjoki la semaine dernière. On se donne quelques nouvelles, quelques infos, puis je le laisse travailler, car il a du boulot. Arrivée tardive en urgence comme ça dans une cabane avec un problème de réservation, ça ne doit pas être évident à gérer.
Forcément, un gars tout seul comme ça dans la cabane, je suis un peu l'attraction du moment et je me fais bombarder de questions.
Ça fait beaucoup de remue-ménage là-dedans. Je vais m'aérer un coup à l'extérieur. Je croise la guide, qui vient discuter un peu avec moi pour calmer le jeu. Elle me pose quelques questions sur mon trip. Comment je suis venu là, comment je me suis organisé. Mais je sens bien que mes réponses ne lui plaisent pas. Comme je suis passé par la Norvège, je ne laisse pas assez de taxes à la Finlande pour l'entretien des cabanes... Bref ! Je trouve ça dommage ce genre de réactions et de mentalité. On partage la même passion et c'est ce qui devrait compter.
Je vais aller bouquiner un peu, avant de me coucher armé de mes boules quies vu le bazar ambiant.
Cette journée se termine bizarrement et me laisse un sale goût.

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