Étape 1 : de Kilpisjärvi à Saarijärvi

C'est enfin le grand jour ! Le moment où après des semaines à gérer la préparation et la logistique, l'aventure va réellement démarrer.
Le 30/03/2025

Quitter Tromsø

J'ai mis le réveil tôt, pour avoir de la marge. Parce que je ne suis pas encore tiré d'affaire. Il faut que j'arrive à rejoindre mon bus, à la gare routière de Tromsø. Mes yeux s'ouvrent quelques minutes avant que ça sonne, excitation oblige. J'ai la tête qui tourne. Nous y reviendrons plus tard. À peine sur pieds, je me lance dans les dernières tâches que j'ai à réaliser avant mon départ. Mettre de l'eau à bouillir pour remplir mes thermos pour la journée, puis charger dans la pulka le peu de nourriture fraîche que j'ai et qui m'attend au frigo.

Le trajet jusqu'à mon bus aurait été trop compliqué à faire à pieds. Il n'y a pas de la neige partout, j'en aurais trop bavé pour amener Gertrude (ma pulka, mais vous le saviez déjà hein ?) jusque là-bas. J'ai donc fait appel à un taxi. Le trajet est court, ça ne me coûtera pas bien cher. Je me suis assuré avant que ce sera ok pour m'embarquer avec tout mon bazar.

Il est l'heure. Je fais glisser comme je peux Gertrude pour lui faire descendre les petits escaliers devant la maison. Le taxi arrive. On charge la bête. "Attention à la voiture hein ! Si vous l'abîmez, vous payez !". Heuuu oui, ok. Bonjour. Le trajet ne prend pas longtemps. Même pas dix petits minutes. Il me dépose devant la gare routière, sur le bitume. "Attention hein ! Si vous l'abîmez, c'est à vous de payer !". Oui oui, je sais, ça fait déjà trois ou quatre fois que tu me le dis.

Me voilà donc, une fois de plus, à peine à 100 mètres de ma destination, et ça va encore être les plus compliqués à réaliser. Je ne peux pas faire glisser la pulka sur le béton. Elle est trop lourde, en plus du risque de l'abimer. J'ai prévu le coup, j'ai laissé mon sac de voyage et ses roulettes tout au fond. Après on se demande pourquoi mon chargement est aussi gros et lourd... Bref ! Je ressors donc tout, parce que oui, j'ai été malin, j'ai tout mis par dessus..., puis je fixe la pulka sur mon sac pour pouvoir lui faire traverser la gare. J'y suis ! Il ne me reste plus qu'à attendre.

Deux gars arrivent, eux aussi avec des pulka. Mais moins en difficulté que moi. Forcément, à deux, c'est plus facile à porter. Un à chaque bout ! On discute un peu. Ils sont allemands et vont faire le même trajet que moi. Ok, quelque part, ça me rassure. Je ne suis pas le seul taré à me lancer là-dedans.

Le bus arrive, j'enfourne la bête dans la soute.

Voilà ! C'est parti ! Salut Tromsø ! On se revoit dans un peu moins de deux semaines.

Le trajet se passe bien. Il y en a pour 2h30. Entre deux somnolences, je prends quelques courtes vidéos, avec la GoPro collée à la vitre du bus. Ça fera toujours une petite séquence d'introduction pour si je décide de faire un film plus tard. Nous arrivons à Kilpisjärvi à l'heure prévue, 10h30. Comme nous avons passé la frontière finlandaise, nous changeons de fuseau horaire. Nous venons de perdre une heure. Il était 9h30 côté norvégien. Je décide de conserver l'heure norvégienne sur mes appareils. Ce sera plus pratique.

Kilpisjärvi

Coucou Kilpi !

Nous nous sommes déjà vus en 2017. Mais je n'étais pas resté longtemps. J'avais juste voulu voir à quoi ça ressemblait dans les terres, et faire le malin devant le panneau de la frontière.

Cette fois-ci, ça démarre d'une façon un petit peu moins glamour. Le bus nous dépose à la station service. C'est un véritable défilé de motoneiges. Ça n'arrête pas. Des bruits de moteur dans tous les sens, des odeurs d'échappements en veux tu en voilà. Erk ! Quelle horreur ! Vivement que je me casse d'ici !

Je finis de préparer Gertrude. Je repasse mon sac à roulettes tout au fond, en espérant ne plus en avoir besoin. Tant pis pour le poids mort. Je sors et déplie le brancard, mets mon harnais. Et ça y est ! Cette fois, c'est bon ! Le trek est lancé pour de vrai !

 

C'est parti !

Les allemands ont quelques minutes d'avance sur moi. Je les suis de loin. Ça me facilite l'orientation, pour rejoindre le début de la piste. Nous empruntons un chemin tout plat tout droit qui longe la route, à travers le village. Un petit quart d'heure plus tard, me voici au début de la trace. La piste sera facile à suivre pour le moment : c'est la même que pour les motoneiges. Il y a donc de grosses croix rouges en bois tous les 15 ou 20 mètres, comme sur la Kungsleden.

Un début facile

Les conditions sont relativement bonnes pour commencer. C'est nuageux, mais il y a quelques trous dans les nuages qui laissent passer un peu de soleil. Il n'y a pas trop de vent, la piste va bien, malgré quelques petits "coups de cul". J'enlève rapidement des couches de vêtements. Trop chaud.

Vers midi, je me lance dans la traversée du lac Tshahkajärvi. Les condition changent rapidement. La température chute. Le ciel se couvre. Le vent s'intensifie. J'ai vite fait de remettre la polaire que j'avais enlevée quelques minutes plus tôt. Je mets mon masque tout neuf qui s'adapte à la luminosité ambiante pour me protéger les yeux. Je me dis que ça doit être lié au relief. Je suis dans une espèce de cuvette.

Il serait bien que je mange, le petit déjeuner commence à être loin. Mais hors de question de m'arrêter ici, dans cette glacière. Je continue. 

Bienvenue au royaume du vent

Je remonte de l'autre côté du lac et poursuis mon chemin, toujours en suivant les grosses croix rouges.

Ça ne va pas en s'arrangeant. La visibilité se réduit. Jour blanc. Je connais. J'ai fait une série photo sur cette thématique. Ça me plaît. Enfin... en théorie. Là... je ne sais pas. Il y a quelque chose qui ne va pas. Quelque chose qui cloche psychologiquement. Je ne suis pas tranquille. Le vent, qui m'interdit tout arrêt prolongé sans protection, sous peine de voir ma chaleur être soufflée, n'y est probablement pas étranger.

Vertiges

Dans la description de ma série photo, apparaît la phrase suivante : "Cette ambiance, si particulière, est troublante pour nos sens car nous y perdons tous nos repères, au point d’être parfois pris de vertiges".

Ah oui ! Il y a quelque chose d'important que je ne vous ai pas dit. Vous vous souvenez de la tête qui tournait ce matin au réveil ? Eh bien deux jours avant de partir, j'étais chez mon médecin. Problème d'oreille interne. Troubles de l'équilibre. Vertiges et nausées sont au menu selon ma position et mes mouvements. Je suis sous traitement. Il m'a rassuré, ça devrait rapidement faire de l'effet. Mais je n'en suis qu'au début.

Me voilà donc, avec des problèmes d'équilibre au milieu d'un jour blanc, où je n'ai pas d'autres points de repère que mes skis et ces grandes croix rouges.

Pour accompagner le cœur qui tape, à chaque arrêt pour souffler un peu, j'ai la tête qui tourne, et la petite nausée qui va avec.

Je prends sur moi. J'essaie de me contrôler. Ce n'est pas marrant, ce n'est pas agréable, mais je sais ce que c'est et c'est géré. Accroche toi !

La description de ma série photo se termine par "Doux pour certains, angoissants pour d’autres, ces jours blancs, laissent rarement indifférent.". Habituellement, je suis plutôt du côté "doux". Mais là, dans ces conditions et avec le vent, on commence à pencher du côté angoissant. Je ne suis pas serein. Mais il faut avancer. 

Panique

Je n'ai aucune idée du relief qui m'entoure, à part de ce que je peux en deviner en lisant les courbes de niveau sur mon GPS. J'enchaîne les croix rouges, les unes après les autres, en espérant une éclaircie. J'arrive sur une longue descente. Tant mieux ! Ça me permet de récupérer un peu. Arrivé en bas, je fais une petite pause snack. L'heure tourne, et ça reste trop compliqué de faire un repas plus complet vu les conditions.

Je jette un œil à mon GPS pour voir mon avancée. M*rde ! Je me suis trompé de chemin ! Il fallait quitter la piste motoneige et ses croix rouges pour prendre les piquets un peu plus haut. Quel con ! Je le savais en plus, je l'ai lu quelque part. Mais je suivais ces croix sans trop réfléchir... Bien joué ! Déjà que je ne suis pas dans mon assiette, mais alors si en plus j'en rajoute une couche... Ils étaient loin ces piquets ? Je ne me souviens plus... Je pourrais couper pour rejoindre la bonne trace, mais je ne vois absolument rien. Je préfère jouer la sécurité et revenir sur mes pas. Me voilà à remonter cette longue descente.

J'essaie de garder mon calme, mais dans ma tête, ça commence à chauffer, je cogite. Je vois passer un gars en snowkite. En suivant sa trajectoire, je finis par deviner les piquets au milieu de tout ce blanc. Heureusement, ce n'était pas si loin que ça. Ouf ! Mais comme je ne suis plus sur une piste pour motoneiges, c'est beaucoup moins tassé, la neige est plus fraiche et avancer demande plus d'efforts.

Je commence tout de même à fatiguer. Je fais une petite pause, penché en avant, appuyé sur mes bâtons de skis. Le gars en snowkite passe à côté de moi.

"Est-ce que ça va ?
- Oui oui, je suis juste fatigué.
- Tu vas à Saarijärvi ?
- Oui, je vais essayer de dormir par là-bas.
- Tu as une tente ?
- Oui oui, j'ai tout ce qu'il faut.
- Ok, alors si tu es fatigué, n'hésite pas à t'arrêter avant. Les conditions doivent s'améliorer après vu qu'on passe derrière le relief.
- Ok merci !
- Tu es sûr que ça va ?
- Oui oui !"

Merde... Pourquoi il est si insistant pour savoir si ça va ? Je parais en si mauvaise posture que ça ? Je vais vraiment me retrouver à devoir poser la tente là comme ça en plein milieu sans rien voir de ce qu'il y a autour ? J'ai la tête qui tourne, j'ai la nausée, je fatigue. Je suis probablement le dernier sur la piste aujourd'hui. Et si je tourne de l'œil maintenant et que je dois appeler les secours ? Est-ce qu'on viendra me chercher là-dedans ? Et si je dois monter la tente, est-ce que je vais vraiment y arriver, tout seul avec ce vent ? Et si, et si, et si ... WOW ! Stop ! Qu'est-ce que tu es en train de faire là ? Tu te reprends ! Tu te reprends tout de suite ! Ce n'est pas le moment de paniquer ! Il n'y a rien là ! Juste du vent et un jour blanc ! Tu as déjà fait ça ! Tu as déjà vu pire !

"Tu as déjà vu pire" ... cette phrase, je me la suis répétée un paquet de fois. Je ne sais même pas si c'est vrai en fait. J'ai connu du jour blanc, j'ai connu du vent, j'ai connu des journées où j'étais en petite forme. Mais jamais tout en même temps. Qu'importe ! Ça me fait du bien de m'entendre me dire à moi-même que j'ai déjà vu pire et que je vais y arriver. Je m'accroche. Je commence à faire le tour du relief. La visibilité s'améliore un chouia.

Ce n'est qu'en arrivant sur la berge du lac Čoahpejávri que les choses se sont enfin apaisées.

Saarijärvi

Le vent est toujours là. Mais la vue s'est enfin ouverte. Je vois le relief, je vois l'horizon. Je vois le soleil et les quelques couleurs qui commencent à apparaitre, annonçant qu'il se couchera prochainement. Je respire. Je ne me sens plus oppressé comme pendant ces dernières heures.

Au loin, de l'autre côté du lac, j'aperçois la cabane de Saarijärvi. Bon... je n'aime pas finir en cabane dès le premier soir. Ça me donne toujours un petit sentiment d'échec. Mais il faut que je me ménage un peu. Après une journée comme celle-ci, j'ai besoin de me rassurer. Je ne vais pas en rajouter une couche. Je prévois donc d'y passer la nuit. Je n'y suis pas encore, il me reste une petite heure de marche je pense. Mais au moins, je vois mon objectif. C'est rassurant. J'aborde la fin de cette étape un peu plus sereinement.

J'arrive enfin en toute fin d'après-midi. Je tombe sur les deux allemands. Ils m'expliquent qu'ils se sont installés dans l'ancienne cabane, qui n'est pas censée être ouverte, qui mais l'est quand même. Qu'il y a une nouvelle cabane un peu plus loin, toute neuve, avec un finlandais qui y a fait un bon feu. Là où ils sont, il n'y a pas le gaz. Ça va être chiant pour cuisiner vu que je ne peux pas trop utiliser mon réchaud à l'intérieur. Bon eh bien désolé les gars, mais je vais aller voir la nouvelle.

Effectivement ! C'est beaucoup plus récent, lumineux, propre et chaud !

Je fais connaissance avec mon nouveau collocataire du soir qui a l'air bien sympa. C'est un boulanger qui travaille vers Muonio. Il est dans cette cabane depuis plusieurs jours et il se fait des petites sorties à la journée pour explorer les environs. Il m'indique avoir peut-être repéré un terrier de renard, puis il file se coucher. Il n'est pas si tard, mais il m'explique être décalé par rapport à son travail.

Je me lance dans mon repas. Comme je n'ai rien mangé le midi, je me dis qu'il faudrait que je me rattrape ce soir et que je mange ce que je m'étais prévu pour le repas précédent. Ça fait beaucoup. Ça fait trop. Ça ressemble plus à du gavage qu'autre chose. J'ai du mal à finir. Idée à la con. J'y arrive quand même.

Comme ça s'est à peu près dégagé, je vais mettre le nez dehors avant de me coucher. Elles ne sont pas bien fortes, mais elles sont bien là, les aurores boréales. Pour me redonner le moral.

Autant d'habitude je dis que la Lune, ce n'est pas bien grave pour les photos d'aurores. Autant là, elle m'a quand même bien embêté, à être en plein milieu. Mais bon, elle a le mérite de m'éclairer le paysage.

Je profite du fait que ça bouge juste au dessus de ma tête pour tester le mode vidéo de mon nouvel appareil photo, pour voir s'il arrive à prendre des aurores en temps réel. Et ... ça fonctionne ! La qualité n'est pas autant au rendez-vous que ce que j'aurais espéré, mais ça va quand même à peu près.

Voici le résultat :

Allez ! Il est temps d'aller se coucher ! En espérant que ça ne tangue pas trop dans ma tête et que les conditions de demain seront meilleures.

Vos commentaires :

Par Sylvain le 31 mars 2025 à 11:33
@Jean Pierre, je l'avais déjà envisagé pour cette fois-ci avec un ami photographe, mais malheureusement, nos emplois du temps ne s'accordaient pas. Mais oui, je pense qu'il faut que j'arrête de me lancer là-dedans tout seul. C'est beaucoup trop de stress.
Par JEAN PIERRE SAINT VALERY le 31 mars 2025 à 08:02
Et bien dis donc ! Il faut vraiment être motivé. Tu n'as pas l'intention d'essayer à deux pour la prochaine fois ? Ce serait plus rassurant, non ?

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faut pas croire ce que disent les journaux