Étape 5 : de Pitsusjärvi au Halti
Le grand jour
Je me réveille en sueur. Il a fait beaucoup trop chaud toute la nuit à cause de l'habitude à la noix des locaux de tout surchauffer. Je pense que tout le monde dans la cabane attendait juste qu'il y en ait un pour initier le mouvement afin de se lever. Ce sera moi.
Les deux finlandais sont prêts super rapidement. Ils prennent le chemin du retour et vont certainement faire l'équivalent de deux ou trois de mes étapes à moi en une seule journée. Les deux allemands sont bien sympa, mais il y en a un qui m'agace un peu à ne parler qu'en "hmm hmm". Il acquiesce en "hmm hmm", il refuse en "hmm hmm", même pour ne rien dire, il fait des "hmm hmm". Bon, son pote a l'air de comprendre ce langage, c'est l'essentiel !
C'est le jour J ! C'est aujourd'hui que je dois atteindre le sommet du Halti. Objectif géographique de ce trek.
Mes collocataires teutons me disent qu'ils ne sont pas pressés et qu'ils sont sur le retour, donc ils vont s'occuper de ranger et nettoyer la cabane. Merci les gars ! Hmm.
Je me mets en route. Les trois jeunes finlandais ont laissé leur matériel ici et sont déjà partis en direction du Halti. Ils comptent donc faire l'aller retour depuis Pitsusjärvi dans la journée. C'est une idée à laquelle j'ai réfléchi. Mais j'ai tout de même préféré traîner ma pulka jusque là-bas, pour avoir plus d'options sur place.
Il fait beau, il n'y a pas un brin de vent.
En route pour le Halti
L'étape n'est pas particulièrement longue. La piste monte un peu, mais c'est beaucoup plus doux que la veille. Ça glisse relativement bien. La cabane du Halti n'est pas au sommet, mais en bas. Mon plan est donc de la rejoindre ce matin, d'y laisser la pulka et de faire l'ascension finale en étant léger l'après-midi.
À mi chemin, je suis surpris de constater la présence d'un grand corbeau, seul. Attention, je parle ici du vrai grand corbeau. Pas des espèces de petites corneilles comme on a par chez nous. Que fait-il ici tout seul ? Je me souviens vaguement avoir lu quelque part qu'il lui arrive de collaborer avec des prédateurs, pour profiter ensuite des restes. Sa présence m'intrigue. Je prends donc un long moment pour scanner le paysage, à la recherche d'un éventuel renard. Mais non. Rien.
Au lieu d'un prédateur, ce sont deux skieurs que je vois arriver dans mon rétroviseur et qui finissent par me dépasser. Un gars et une fille, chacun avec un husky accroché à son harnais. Monsieur me lâche à peine un bonjour. Madame semble un poil plus joviale. Vu l'enthousiasme qu'ils dégagent, je penche pour des locaux.
En fin de matinée, au loin, le Halti se montre enfin.
Il est dégagé, ce qui semble être plutôt rare de ce que j'ai entendu dire. La trace bifurque. À gauche, pour aller à la cabane. À droite pour aller directement au sommet. Un guide de motoneiges est en train de donner ses instructions à son groupe au croisement. Je vois quelques silhouettes lointaines qui montent, me donnant une vague idée d'où passe la trace. Les deux avec leurs chiens sont en train de monter leur tente, la même que la mienne, un peu plus haut. Je prends à gauche pour rejoindre la cabane, qui m'apparait assez rapidement.
J'y arrive un peu avant midi. Le timing est parfait ! Je vais pouvoir prendre mon repas ici avant de poursuivre cet après-midi.
La cabane du Halti
Je reconnais devant l'entrée les pulkas du couple finlandais, les sympa. Mais ils ne sont pas là. Le poèle dégage encore un peu de chaleur. Ils ont dû partir il n'y a pas si longtemps que ça. Ça doit être eux que j'ai vu monter au loin.
J'installe quelques sacs sur une des banquettes, comme pour la réserver, au cas où.
Elle est pas mal cette cabane. Elle est relativement récente. Il y a un coin cuisine, deux tables et deux lits superposés séparés. S'il y a du monde, ce sera plus confortable que les deux ou trois nuits précédentes.
Je m'allume un petit feu, avant de m'attaquer au casse-croûte. Je traine un peu. J'ai le temps.
Au moment de commencer à préparer mon sac à dos en prévision de l'ascension finale, j'entends des voix dehors. C'est le couple de finlandais qui revient. Ils me disent qu'ils ont mis à peu près une heure et demi pour monter, en y allant tranquillement, puis une grosse demi-heure pour redescendre. Ils ont eu le ciel dégagé quand ils étaient là haut, mais c'est en train de se couvrir. Zut !
Les trois gars arrivent juste derrière. Ils me donnent quelques indications, même si le reste de l'étape est déjà suffisamment clair.
Ce qui n'est plus clair en revanche, c'est le ciel. Ça s'est bien bouché. C'est vraiment dommage, c'était dégagé toute la matinée.
Le Mont Halti
Je me mets en route. Je suis les traces toutes fraîches de mes anciens collocataires car elles coupent, pour m'amener plus vite au balisage. Je me retrouve rapidement dans le brouillard. Mais je suis encore frais, ça monte bien.
Ça grimpe bien, mais le jour blanc et la petite panique du premier jour m'ont laissé des marques. Je sens monter une certaine angoisse. Lentement, mais sûrement. Quelque chose a vraiment changé dans ma tête depuis cette première étape un peu chaotique. Les jours blancs, que je trouvais si apaisants avant, sont maintenant source de crainte pour moi. Je commence à cogiter. Vu l'heure, je me dis que je suis le dernier à monter ici pour aujourd'hui. Je serai probablement seul à la cabane le soir. Je n'ai pas la pulka et tout mon matériel de survie. Juste mon sac à dos avec le strict nécessaire. Je me sens vulnérable. Je redouble de vigilance.
Le vent monte en même temps que moi. Ma visibilité diminue. La température chute. Mes vêtements commencent à se couvrir de givre. Je fatigue, mais je sais que je ne suis plus loin du but. J'ai envie de faire demi-tour, de redescendre me mettre en sécurité à la cabane, mais ce serait tellement dommage. Je m'en voudrais tellement... Alors je me reprends. Je dépasse mes peurs, je me concentre sur ce que j'ai à faire. Ça ne doit plus être loin maintenant ! Allez !
Je vois enfin apparaitre cette immense boule de neige, qui recouvre le cairn symbolisant le sommet. Ça y est ! J'y suis ! Victoire !
Voilà ! Je suis officiellement à mi-chemin de mon trek.
J'envoie des messages à mes proches via mon InReach pour leur annoncer la nouvelle. Je reçois rapidement les premières félicitations, dont on peut entendre les sonneries dans ma vidéo ci-dessus.
Je ne m'attarde pas trop. Il n'y a pas grand chose à faire vu la visibilité réduite, à part prendre une ou deux vidéos et photos souvenirs. J'envoie un message à mon amie Caroline de Chambéry, avec qui nous avons l'habitude de finir nos randonnées sur des ciels complètement bouchés. Je lui dis que j'ai la même vue qu'à la Cochette, en Chartreuse. J'essaye de m'amuser de la situation.
Je me lance dans la descente. Je fais très attention. Je n'aime pas la vitesse, je ne suis pas très habile sur des skis (si si, je vous assure). Ce n'est vraiment pas le moment de se casser la binette.
La finlandaise avait raison. Il me faut à peine une demi-heure pour me retrouver en sécurité, à proximité de la cabane. Je me relâche. J'en profite même pour sortir le drone dans les derniers mètres.
Retour à la cabane
Comme je m'en doutais, personne n'est arrivé. Et vu l'heure, probablement plus personne n'arrivera. La vue s'est dégagée (la blague...) et je ne vois personne au loin, sur le chemin depuis Pitsusjärvi. J'ai donc la cabane pour moi tout seul.
Je me lance dans les corvées : un bon feu, un peu plus nerveux que celui que j'ai rapidement allumé le midi. Je me fais du petit bois, à l'aide de mon couteau et d'une bûche. Je prends tous les récipients que je trouve, pour les remplir de neige et commencer à me faire de l'eau.
Comme je suis tout seul, j'en profite pour faire un brin de toilette. C'est rudimentaire, je me rince juste la peau avec des lingettes sèches imbibées d'eau chaude, mais ça fait déjà du bien. J'en profite aussi pour recharger les batteries de mes appareils, car ça commence à se vider.
Je retourne faire un petit tour dehors, pour profiter des couleurs du soleil qui se couche. J'adore ce type de ciel, avec ces couleurs pastel. Je trouve ça très apaisant. Mais maintenant, avec l'expérience, je sais qu'il annonce un piège : la nuit va être glaciale.
Je retourne à l'intérieur prendre mon repas. Avec un tel ciel, je serai probablement aux premières loges pour les aurores cette nuit. Il ne faut donc pas trop traîner, pour ne pas rater le spectacle. Les prévisions ne sont pas exceptionnelles. On m'annonce du KP2, donc très faible. Mais à cette latitude, je serai en plein dessous, alors je n'y prête pas trop attention.
Un petit bricolage avec une ficelle me permet de mettre ma lanterne juste au dessus de la table et de manger éclairé. C'est repas de fête ce soir ! Je célèbre ma victoire avec une fondue aux trois fromages.
En dessert, je teste une autre étrangeté : de la gâche (de la brioche) au chocolat lyophilisée. Hum ... il n'y a pas d'instructions pour la réhydratation sur le paquet. Bizarre. Ah si ! Là : "Manger directement, sans réhydrater". Ah ? Ben ... ce sont juste des biscuits alors ? Décevant. Je teste quand même d'ajouter un peu d'eau. Je me retrouve avec une tambouille finalement pas si mauvaise.
Allez ! Brossage de dents, médicaments pour à peu près tout ce qui pète de travers (je commence à me faire vieux...), équipement, et me voilà prêt à sortir !
Chasse aux aurores
Pas besoin d'attendre : ça danse déjà au dessus de la cabane. La Lune est toujours là pour éclairer le paysage.
C'est conforme aux attentes : pas très fort, mais je suis en plein dessous.
Ah ! Ça semble vouloir s'énerver un peu ! Je me retrouve à l'aplomb des rayons.
C'est super joli, mais je ne suis pas très inspiré au niveau photographie. C'est très désertique. Trop désertique. À part la cabane, je n'ai pas de premier plan pour faire de jolies compositions.
Je décide alors de m'y coller et de faire une photo que j'ai en tête depuis longtemps : un souvenir de Gertrude et moi sous les aurores. Pure mise en scène, car je ne me déplace jamais avec elle de nuit. Mais tant pis ! Ça fera toujours son petit effet quand je m'en servirai pour me présenter lors de mes expositions.
Me voilà donc à tirer en pleine nuit une pulka presque vide et à bricoler sur mon smartphone qui me sert pour piloter mon appareil photo à distance.
Évidemment, avec les gants et le froid qui me mord dès que je les enlève, c'est difficile de gérer le tactile et ça déclenche un peu quand ça veut.
Je finis tout de même par m'en sortir à peu près.
Voilà ! Ça fera de beaux souvenirs !
Faute de pouvoir faire des images qui pourraient s'inscrire dans une nouvelle série photo, je m'essaye à la vidéo vu que mon nouveau matériel me le permet. J'arrive miraculeusement à capter une aurore qui se développe juste au-dessus de ma tête.
Je laisse l'appareil un petit moment, pour en profiter avec mes yeux. Je prends le temps de me poser la question de la visibilité des couleurs, étant donné qu'on me le demande des dizaines de fois par jour quand j'expose mes images. Oui ! Je les vois vertes. Ce n'est pas aussi intense qu'en photo bien sûr. Mais il est là le vert. Léger, mais présent.
Elles ne sont pas aussi impressionnantes que celles que j'ai vues en 2023, mais elles se défendent plutôt bien. Elles sont très variées et m'offrent plein de formes différentes.
Un ciel dentelé pour commencer.
Puis une immense bulle qui se gonfle au-dessus de l'horizon, avant d'éclater.
Le Halti est maintenant complètement dégagé. Quel foutage de gueule... C'est maintenant que j'aurais dû y aller. Avec les aurores et la pleine Lune pour éclairer, ça doit être super chouette.
Ça commence à retomber en intensité. Je m'amuse à essayer de caler les dernières lueurs sur la cheminée de la cabane.
Il n'y a pas de vent, mais ça pince ! Le thermomètre de la cabane indique -18°C.
Une erreur stupide, un aller-retour mal maitrisé à l'intérieur pour récupérer quelque chose, mettra fin à la chasse aux aurores pour cette nuit. J'ai gardé mon appareil photo avec moi, plutôt que de le laisser dehors. Le coup de froid / chaud / froid a été fatal : il est complètement gelé. Hors de question de l'utiliser dans ces conditions.
Un bel exemple de ce qu'il ne faut surtout pas faire. Bon, ce n'est pas grave. J'en ai déjà bien profité !
Après une journée aussi remplie, me coucher me fera le plus grand bien.

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