Étape 11 : traversée de Kilpisjärvi
Réveil neigeux
On y dort plutôt bien sous cette tente au final. Mais le bruit des plaques de neige qui glissent sur la toile finit de me sortir de mon sommeil.
Un petit coup d'œil hors du sac de couchage me permet de voir qu'il y a une bonne épaisseur sur mon toit. Ça a l'air de tomber abondamment dehors.
Dur de se sortir du sac !
Allez ! Quand il faut y aller... Je sors d'abord le haut, pour m'équiper rapidement et ne pas trop subir le froid : polaire, puis grosse doudoune. Je passe ensuite au bas. Me voilà prêt !
Il fait -6° sous la tente. C'est largement supportable. Mais c'est très humide ce matin, avec toute la neige qu'il tombe dehors. Pendant la nuit, c'est tombé à -20. Je ne suis pas surpris, c'est ce que j'avais la veille au moment d'observer les aurores.
Crise de flemme
Bon. J'en ai quand même un peu marre. J'aimerais bien rentrer. Après réflexion, je me dis que j'arrêterais bien aujourd'hui. Le cairn des trois royaumes, je pourrai le faire en sortie à la journée demain. Pas besoin d'aller tirer tout mon bazar jusqu'à là-bas. Ça fait onze jours que je suis là-dedans, j'ai bien mérité une nuit au chaud à l'hôtel avec une bonne douche. Et puis vu ce qu'il tombe dehors, me traîner jusqu'au cairn n'aurait pas été marrant.
Comme je capte la 5G, je vérifie s'il leur reste une chambre disponible. C'est le cas. Ma décision est prise : je m'arrête aujourd'hui et je rentre à l'hôtel !
Bon, pas besoin de me presser du coup. Ma chambre sera disponible à 15h. Il ne me reste que 5km à faire. Mon hôtel est situé à 4km à l'extérieur du village, le long de la route. Il y a ce chemin damé qui traverse Kilpi. Ça devrait aller vite. Deux ou trois heures grand max.
Passer le temps
Je prends mon petit déjeuner puis commence à plier tout doucement ce qui ne m'est pas indispensable. J'en profite pour faire une petite visite guidée en vidéo de ma tente.
Comme je capte la 5G, je regarde un peu tout ce qu'il s'est passé durant mon absence, pour m'occuper. Je vois tous les messages d'encouragement reçus. Ça me fait chaud au cœur de savoir qu'il y a tout ce monde derrière moi. Je me rends compte que malheureusement, mon système pour synchroniser automatiquement mes messages en stories vers Instagram n'a fonctionné que partiellement. Il y a bien la moitié des messages, si ce n'est plus, qui n'ont pas été publiés. Je suis déçu. J'y avais passé du temps sur ce truc, et je l'avais bien testé pourtant. Bon, j'essaye de voir le côté positif. C'était purement expérimental, ça a quand même fonctionné en partie et c'est déjà bien. Ce n'est sûrement pas grand chose à corriger. Je verrai ça à mon retour.
En fin de matinée, je complète mon petit déjeuner avec quelques en-cas. Vu ce qu'il tombe, je ne vais pas m'embêter à prendre un repas ce midi. Je vais foncer jusqu'à l'hôtel et je mangerai là-bas.
Il est 11h. Je commence à plier le camp. C'est compliqué avec toute la neige. Je vais en ramener plein avec moi. Ça va encore être chiant pour faire sécher la tente à l'hôtel.
En route !
Ouch ! C'est dur de tirer la pulka dans cette neige si profonde et fraîche. Heureusement, des motoneiges sont passées il n'y a pas si longtemps et leur trace me permet de rejoindre assez facilement la route. En y arrivant, je vois deux gars en train de charger une motoneige sur une remorque.
L'un d'eux s'approche de moi avec un sourir un peu niais. "Tu as vu ce qu'il tombe ?". Heuu ben ... oui. Je lui explique que je viens de passer plus d'une semaine jusqu'au Halti et que là c'est terminé, je rentre à mon hôtel. Il me baragouine quelque chose que j'ai du mal à saisir. J'ai du mal à voir où il veut en venir avec son sourir bizarre là. Bref. Je me remets en route.
J'arrive enfin sur ce petit chemin tout droit tout plat tout damé qui traverse le village. Une machine vient justement de passer pour tasser la neige. Ça file, c'est l'autoroute, c'est parfait ! Je vais être à l'hôtel en moins de deux !
Je ne suis pas mécontent de ma décision d'arrêter aujourd'hui. Avec toute cette neige qui tombe, je suis trempé. Ça colle aux vêtements, puis ça fond tout doucement, en les imbibant.
Mince ! Le chemin s'arrête au bout du village. La tuile. Ce n'était pas prévu ça !
Une journée en enfer
Je demande à des gens si le chemin continue en face. Ils me disent que non, qu'il s'arrête là. Ils me disent que le mieux serait de suivre la piste de ski balisée sur le lac gelé, parce que par la route, ça va être trop dangereux.
Je descends jusqu'au lac. Il y a bien une piste de ski, avec des piquets bleus pour le balisage. Mais aucun skieur n'est passé depuis des heures. Aucune motoneige non plus. La neige est totalement fraîche et profonde. Pas le choix, je me lance. Chaque pas me demande une énergie monstrueuse. Il faut se battre pour chaque mètre gagné. Je suis encore à 4km de l'hôtel. Je ne suis pas sorti de l'auberge. Put*in elle devait être facile cette journée à la base !
Ça n'avance pas. Je perds peu à peu mon sang froid et me mets à pester sur cette put*in de pseudo piste. J'aurais mieux fait de prendre la route punaise ! Une vieille dame qui promenait son chien sur la berge m'entend et vient à ma rencontre. Peut-être aura-t'elle un bon plan, un chemin qu'elle connait et qui serait tassé. On papote un peu, je lui explique ma situation. Elle m'indique le chemin ... heu ... enfin ... elle est en train de m'expliquer comment y aller par la piste sur laquelle je suis déjà en fait... Bon eh bien merci pour le conseil inutile !
Je continue mon chemin de croix. Ou plutôt mon chemin de piquets bleus. Parce que des croix, il n'y en a plus. C'est pour les motoneiges. En parlant de motoneige, j'en croise une. Ouf ! Ça va me tasser un peu la neige et me donner un répit. Boarf ! Tu parles ! C'est tellement profond, que Gertrude, avec ses grosses miches, elle frotte contre les bords de la tranchée. Ça ne m'aide donc pas tant que ça au final.
L'heure tourne. Je n'avance pas. C'est terrible. Je regarde mon point sur le GPS et constate tout ce qu'il me reste encore à faire. Ça me parait impossible. Je cherche à rejoindre la berge pour voir si je ne peux pas reprendre la route. Mais je suis trop en contrebas. Je vais y laisser trop de jus pour remonter dans cette poudre.
Une autre motoneige. Léger répit à nouveau. Mais ça tombe tellement fort, que la trace ne tient pas longtemps. Quel enfer !
Je n'ai pas mangé et ça commence à se ressentir. Je m'accorde une toute petite pause pour manger une barre de céréales et boire un coup de thé pour retrouver un peu d'énergie.
Il faut que je retire toute la neige qui se dépose sur ma pulka. Parce que mine de rien, ça commence à faire du pois à tirer en plus. M*rde ! Ça ne dure même pas 5 minutes, il faut déjà recommencer.
Je ne m'en sors pas. Mon point a avancé sur le GPS, mais j'ai du mal à voir ce qu'il me reste à faire. La visibilité est ultra réduite, tout est blanc. Comme il y a plusieurs pistes de ski, de motoneige et d'activités au pied de l'hôtel, je m'attends à voir des panneaux ou quelque chose sur la berge. Mais je ne vois rien.
Je suis trempé de la tête aux pieds, jusqu'à mes sous vêtements. Le vent est en train de forcir. J'ai froid. J'ai de moins en moins d'énergie, je n'y arrive plus. Je craque. Je me résigne un peu honteux à appeller l'hôtel pour savoir s'ils n'ont pas un service de taxi en motoneige qui pourrait venir me chercher. Je sais que ça se fait par endroit. Ils me disent qu'ils ne le proposent pas directement, mais me donnent le numéro de téléphone d'une compagnie de motoneiges. J'appelle. Je sens tout de suite que le gars, je le fais chier. Puis d'un coup, il m'envoie bouler ! Je ne comprends pas tout ce qu'il me dit, entre mon anglais approximatif, le sien, le vent qui me ronfle dans les oreille. Il me parle du Halti, d'une semaine, je ne comprends rien ! Puis il me lâche "Tu as fait une erreur stupide en sortant aujourd'hui. C'était stupide ! Appelle les services d'urgence !", puis raccroche.
Wow !
Heu ... Quoi ?
Laisser Gertrude
Les choses s'emballent dans ma tête. Je me savais en difficultés mais pas en danger. Appeler les secours ? J'en suis vraiment arrivé à ce point ? À quelques centaines de mètres de mon point d'arrivée ? Non ! Ce n'est pas possible ! Il doit bien y avoir d'autres solutions. Ne pas céder à la panique. Pas maintenant ! Je sens la poussée d'adrénaline qui me booste.
Ok !
Le problème, c'est ma pulka. Alors je vais prendre dans mon sac à dos tout ce qui est nécessaire pour cette nuit, donc mon sac de fringues propres et sèches, puis je vais noter la position de Gertrude sur mon GPS et revenir la chercher demain. Plus question de traîner. Le gars m'a fait peur, alors là, je ne joue plus.
Je coupe pour rejoindre la berge. B*rdel ! Même juste à skis je m'enfonce jusqu'aux genoux. Mais attends ! C'est pas une trace qui rejoint la berge là-bas ? Je reviens sur mes pas et rejoins ce semblant de trace. Ça m'emmène effectivement bien au bord et ... miracle ! Il y a une route à peu près damée juste derrière la berge. Je la suis, monte le relief et arrive à la route principale. Je me retrouve ... juste au pied de l'hôtel. Put*in ! Sérieusement... ? Bon ... sauvé ! C'est le principal.
Je ne me suis pas rendu compte que j'étais aussi près. Je n'avais aucun repère, je ne m'en sortais pas. Je m'attendais à un balisage plus marqué pour l'annoncer. Heureusement que le mec m'a envoyé chi*r en fait. Parce que s'il était venu jusqu'à là pour me faire faire 200 mètres, je m'en serais pris une pleine tronche et ça m'aurait coûté un rein.
Bon, je ne suis quand même pas encore complètement tiré d'affaire. Je vais m'annoncer à l'hôtel, leur dire que c'est bon, je suis là, sain et sauf. Je leur explique que le gars m'a envoyé valser. Elles sont surprises et me demandent pourquoi. Je leur dis que pour lui je n'aurais jamais dû sortir vu les conditions. Il a raison dans le fond. Mon erreur a été de croire que ce serai vite fait et que j'aurai un chemin damé jusqu'au bout. Je prends ma chambre. J'y dépose rapidement les quelques affaires que j'ai avec moi, pour repartir avec le sac à dos vidé.
Maintenant que je sais que je ne suis plus très loin, je vais quand même aller chercher Gertrude pour éviter de lui faire passer la nuit toute seule dehors. Et pouvoir dire pour de bon "c'est fini !", sans avoir à aller la récupérer demain.
Elle est déjà bien recouverte de neige. Je remplis mon sac à dos, prend plusieurs sacs étanches à la main et amène tout ça jusqu'à la route après la berge. Une fois bien allégée, il ne me reste plus qu'à fournir un dernier effort pour l'amener elle aussi jusqu'ici. Maintenant que je sais qu'il ne me reste plus que ça à faire, j'arrive à m'en sortir.
Nous arrivons enfin tous les deux à l'hôtel en fin d'après-midi. "Ça ne me prendra que deux heures" que je me disais... Pour une fois que j'étais optimiste sur un truc...
C'est pour qui la commande de poisse ?
Je me déshabille, mets tout ce que je peux à sécher et je me prépare à enfin prendre cette fameuse douche chaude. Mais ! Je ne suis pas au bout de mes peines pour ce soir : plus d'eau ! Rien ne coule. J'entends un bruit d'eau circuler, mais plus rien ne sort du robinet. La poisse put*in ! Je remets donc mes fringues trempées pour aller voir l'accueil, qui me dit qu'il y a un souci qui devrait être réglé dans la soirée.
Bon, heureusement, ça n'a pas duré trop longtemps. J'ai donc pu la prendre cette douche. Elle a bien duré, bien chaude, ça m'a bien détendu. Je peux enfin souffler pour de bon, lavé, dans des vêtements propres et secs conservés pour l'occasion. Ça fait du bien !
Je suis exténué.
Il est clair que l'histoire du cairn des trois royaumes le lendemain, on va oublier et je vais rester ici pour me reposer et me soigner. Parce que oui, à force de lutter, j'ai fini par à nouveau m'arracher mes ampoules qui allaient pourtant beaucoup mieux. J'ai du mal à marcher.
Et d'un coup, sorti de nul part, tout s'éclaire dans ma tête ! Le gars des motoneiges qui m'a envoyé ch*er, c'est celui que j'ai croisé le matin en arrivant près de la route. "Halti", "une semaine", il était en train de me ressortir au téléphone ce dont je lui avais parlé le matin. C'était ça en fait ! Le gars me faisait une mise en garde par rapport aux conditions. Ben essaye d'être plus clair la prochaine fois mec, plutôt que de me regarder avec ton sourire béat là.
Je me sens tout honteux par rapport à cet épisode. Appeler à l'aide alors que j'étais à 200 mètres de l'hôtel, ce n'est pas très glorieux. Mais j'essaye tout de même d'en retenir le positif, parce qu'il y en a. Déjà, ça m'apprendra à être vigilant jusqu'à la fin. Tant que je ne suis pas arrivé, ce n'est pas terminé. Au cours de tous mes périples, je n'ai jamais été confronté à d'aussi abondantes chutes de neige. C'était une première pour moi et du coup je ne m'en suis pas assez méfié. Oui, je ne savais qu'il y aurait de grosses chutes, mais je ne pensais pas que ce serait aussi difficile. Maintenant, je le sais.
Autre point positif : je n'ai pas cédé à la panique sur la fin et j'ai su être inventif pour trouver une solution afin de m'en sortir. Je me suis accroché, je me suis battu et ça a marché. Alors derrière ma honte, il y a un peu de fierté quand même.
Bon ... je l'ai méritée cette nuit propre et au chaud non ?

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